Words

2017


LA BÂCHE, L’ONDE ET LA RAFALE

La rafale trace une perturbation à la fois terrestre et céleste, l’impact d’une onde sur une surface liquide. Elle nait du silence et l’interrompt. Ce qui est en action c’est le toucher du regard sur une surface ondulatoire. Contempler le contact du vent sur une bâche plastique, un mouvement horizontal et maritime. La bâche a une fonction de recouvrement à la manière d’un linceul sur un corps allongé. Elle recouvre un corps absent et par le vent lui donne forme. La bâche donne forme à l’absence. Transparente et légère, elle donne forme à l’air, c’est à dire à une masse invisible. Contenu et contenant sont mêlés, l’air donne forme à la bâche et la bâche donne forme à l’air.

Soma / Sema, Corps / Tombe. La représentation du corps chez les Grecs est indissociable de l’expérience de la mort. L’expérience du corps aussi.

Ce regard posé?/projeté?/lancé? opère une ouverture vers un dedans par la contemplation du dehors. Contempler l’onde émeut.

Cette expérience pourrait-elle toucher à ce qu’Husserl nomme la couche hylétique de la conscience, matérielle, sensuelle, impressionnelle.

Qu’est ce qui nous apparait dans ce spectacle ? Qu’est ce que ce mouvement charrie dans la cave de notre crâne ?

Dans cette recherche, il serait excitant de penser notre rapport à l’élémentaire en terme généalogique ou archéologique, en termes verticaux ou en termes horizontaux. On dit d’un vent comme de l’eau qu’il charrie. L’air charrie des images lointaines. L’air charrie de la fiction.

 


 

« L’expérience du désert, ici, n’est pas celle de la vocifération prophétique (de la vox clamans in deserto) ni, pas davantage, celle de la contemplatio et de la méditation sur la vanité de toutes choses. Mais elle est l’épreuve de l’art lui-même quand il touche à sa limite, qui est tout autant la limite de la pensée, et qu’il s’expose par conséquent – telle est du reste peut-être la fin, en tous sens, de la photographie – à cet énigmatique « qu’il y a » qui n’est par lui-même rien de ce qu’il y a mais qui, de même que l’infini du ciel délimite la totalité du terrestre, nous surexpose, dans notre ex-sistence, à la béance du dehors : à la révélation de ce qui ne peut pas se révéler. »

Le dépaysement, Philippe-Lacoue Labarthe


2015

Orages est une tentative de description (« ekphrasis » en grec) qui prend racine dans un sol friable : celui de la naissance sous X. Il est ici question de donner corps et contours à un paysage-mère, aux premiers reliefs et au premier visage, vu au sortir de la grotte.

Ce corps est projeté à l’intérieur d’un espace désertique, fait d’échos liquides et de creux utérins. Un paysage d’orages à la matérialité pierreuse et miroitante. Une tentative donc de créer du paysage à partir de la perte.

Ce corps contient en lui l’aridité du désert algérien et la clarté des monts kabyles. Ce corps tente d’ouvrir cette scène interne où se rejoue conjointement sensation d’une pulsation utérine et fantasme de l’origine. Le paysage identitaire est l’espace chorégraphique par excellence. Fait de creux, c’est un territoire désertique, lunaire ou saharien propice à l’occupation fictionnelle : ce corps est fils de touareg, change de point de vue dans le récit en se téléportant, il surplombe la montagne, elle s’appelle Fatiha mais ausssi Nedjma, c’est le corps de Siegfried, héros scandinave et tueur de dragon..

Cet espace du désert permet de renouer avec le mouvement du ventre des mères. 

Orages عواصف

« Rebrousser chemin.
Ca veut dire marcher à rebours mais pas marcher en arrière.
Ça veut dire découvrir les routes trop couvertes de branchages.
Ça veut dire déblayer le sol et affirmer le sang.
Ça veut dire creuser la terre, regarder les cimes et décrire la lumière. Ça veut dire revenir à ce point de frontière où la masse d’air chaud rencontre la masse d’air froid,
là où ça commence à gronder
et là où ça ne finit pas de s’éclaircir.
Ces orages sont nos mémoires qui grondent. »


CHAPITRE 1 / DUNES

Pierre blanche
Horizon bleu

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Premier plan : pierres éparpillées de couleur blanche – points

Deuxième plan : montagne de couleur bleue – sphère coupée à demi

Troisième plan : Étendue

BLED

Bleu outre-mer.
Pas vraiment celui de la mer. Pas non plus celui de l’océan.

(BLEU OUTREMER n°1311 propriété industrielle enveloppe Soleau n°63471

Quadrichromie Cyan : 100% Magenta : 87% Jaune : 0% Noir : 1%)

Une montagne bleue entourée de pierres blanches. Plutôt colline.

Le soleil tape assez fort.
Ici, ça n’est pas vraiment sa chaleur qui nous importe mais son dard.
Brulure qu’il imprime sur les peaux trop exposées.

Pierre + blancheur + dard. Une très très grande lumière.
Bref, la lumière du soleil donne à la pierre des allures de miroir. Paysage BLEU / DE / VERRE.

Ici, tout se réfléchit, ou plutôt tout se reflète. Un paysage-miroir.

J’ai dit qu’il n’y avait pas d’eau.
Narcisse aurait été malheureux.
Nous ne sommes pas dans une jolie clairière aux ruisseaux chantants.
Pas donc de reflet exact, pas de tranquillité morbide.

Paysage aride. Pas de fleurs. Mirage de blancs.

2 poses. Narcisse du Caravage – 1595 / Narcisse de Benczur Gyuilia -1881

Pierre blanche horizon bleu. Bleu outre-mer .
Pas vraiment celui de la mer. Pas non plus celui de l’océan.

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A la base du premier plan, un chemin. Un chemin comme une ligne.
C’est une ligne assez tortueuse.
Elle est tout en courbe.

Le chemin serpente,
quitte la terre des pierres aplanies. Il arrive sur la montagne bleue.

On en distingue moins les contours. La ligne est moins franche.
On a troqué le fusain contre la craie. On a du mal à voir (Pause).

Le chemin s’est peut être enfoncé dans une masse noire. On dirait une forêt.

On se demande d’ailleurs comment les rayons du soleil permettent une autre vie que celle des lézards.

Le ciel est clair.
Les pierres éclatent de lumière.
On change d’yeux.
On ne regarde plus l’horizon, on surplombe la forêt.

Il fait de plus en plus chaud.
Cette chaleur des cités andalouses ou des palais maures. Mon corps est tout là haut. Un désert blanc et bleu.

La marche fut longue, ça a démarré depuis très longtemps. Les pierres étaient chaudes du souffle du sable, mon haleine était blanche, ma bouche était sèche, mon coeur rempli de son sang, mes pieds chargés de calcaire, mes mains humides, mes cheveux pierreux, mes yeux brillants, ma nuque mouillée, mon nez bouché par le vent.

Mes sourcils plissés,
la lumière est trop grande pour que le regard puisse s’ouvrir comme l’horizon.

C’est un peu comme regarder le soleil en pleine face, ça laisse des traces sur l’iris.

Du haut, on distingue les rayons qui percent les feuilles des arbres. Elles en paraissent transparentes. Un peu comme des mues de serpents. La lumière est plus douce ici. En fait, elle est très sombre cette forêt. Elle n’est pas noire pourtant. Ça n’est pas celle où Blanche Neige s’engouffre pour échapper à son bourreau. Pas celle non plus du Chaperon rouge et de son joli loup. Peut être davantage celle du Petit Poucet.

Une montagne bleue entourée de petits cailloux blancs.
Non, cette forêt, elle est fertile, elle est verte.
Elle pourrait contenir un trésor perdu ou bien une princesse à secourir.
On pourrait y entendre Siegfried et Wagner, c’est une forêt qui murmure. On pourrait l’y voir, sereinement trempé du sang du dragon, épée à la main, assis sur la pierre, son front suant éclairé par le rayon du midi. C’est sur sa main qu’il y a du sang, pas sur sa nuque. (Lécher sa main droite, enduite de peinture bleue KLEIN)
Il écoute le chant des oiseaux. Le sang du dragon lui donne le pouvoir de lire les signes du ciel. Des mésanges là haut, qui tournoient. Elles, elles voient encore la montagne bleue, le petit chemin et les pierres de lumière.

La dépouille du dragon étincelle. Ses écailles flamboient, le rouge du sang se mêle au vert de l’émeraude. Derrière ce grand corps, on aperçoit un espace plus profond, plus obscur, comme une béance.

C’est une grotte. On ne la distinguait pas à cause du corps du dragon mais des branches aussi en bloquaient la vision. Du lierre descendant des pierres.

CUT TÉLÉPORTATION.

On est dans la grotte. Immense. Lumineuse. On eût dit être sous le plafond des Dieux.


 CHAPITRE 2 / GROTTE

Quand on arrive ici, le silence pénètre tout. Les voutes sont ciselées comme une dentelle de none. Je me dis que si un étrange génie en venait à renverser le monde, à faire que le Nord soit Sud et que le Sud soit Nord, le relief de ces cieux serait comme le pic des montagnes. Il me serait donc impossible de m’enfoncer dans la grotte car ses cimes s’enfonceraient dans mes pieds.

Il y a du feu dans ce plafond. Les arches sont très hautes, trop hautes.

Ca file un peu le vertige. La tête se met à tourner. SUD/NORD/ NORD/SUD On ne sait plus trop.

Quand on tourne trop vite pour regarder le stalagmite d’argent qui se trouve à l’est, l’oeil va plus vite que l’oreille. On croirait voir un ciel de pierre.

On réessaie.

Stalagmite d’argent à l’est, tête à l’ouest. Vif coup d’oeil, cervicales en torsion, revers de tête. Encore comme une tempête dans la tête, entre l’occiput et le cervelet.

Il ne faudrait pas perdre une seule miette du prodige.

Alors, on tourne pour tout voir. Pour que chaque point des voûtes soit touché par ton iris. Pour que cette lueur qui touche le stalagmite soit avalée par ton œil.

On réessaie.

Stalagmite d’argent à l’est, tête à l’ouest. Vif coup d’oeil à gauche, cervicale en torsion, revers de tête. Comme si ta tête voulait toucher la pierre. Comme si d’un coup, ton corps devenait comme celui du Titan.

Alors, je fixe. Je pose des points dans cet espace trop vaste. A l’est stalagmite. A l’ouest, ma tête et mes pieds.

Au sud, la foret. Au nord, le centre de la grotte. Beaucoup plus de lumière au centre de la grotte.

Puis, je trace des lignes blanches, des lignes de fuite. Car là où nous sommes dans la grotte, il fait assez sombre. On a du mal à voir ses pieds et son nez. On distingue juste un halo au centre. Sinon les écailles de pierre sont d’un noir éclatant.

(On ferme les yeux et on avance à tatons)

Distance occiput – cervelet

Distance pieds – occiput
Distance pieds stalagmite à l’est

Distance cervelet – centre de la grotte

Distance forêt – occiput

Distance centre de la grotte – coude droit

Distance cœur du dragon – œil gauche

Distance incisive du dragon – main bleue

Distance œil droit – pied gauche

Distance épaule gauche – centre de la grotte

Distance voûte à l’Orient et forêt

Distance nombril et centre de la grotte


CHAPITRE 3 / LA PREMIÈRE

Imaginer la première ouverture des paupières, le premier contact du rayon jaune sur un iris noir (ou bleu, celui des nouveaux nés est paraît-il toujours d’un bleu mat).

Ce jour où toute chose est première. Première gorgée. Premier cri. Premier plissement d’œil (là où la patte d’oie se creuse).
Nos premières secondes à l’air du monde. Surement des frissons, on s’étire je pense, on pleure. Une grande ouverture du cœur aussi.

Ça doit se passer entre le centre de la grotte et le nombril. La respiration doit surement donner au ventre

le mouvement de la vague. Une vague méditerranéenne. Pas celle, violente, des Océans.

Lorsque l’on s’approche, on aperçoit le sol qui décrit une légère pente. Le centre de cette grotte est une cuvette, un puits où plonge et la lumière du ciel et les pierres du cœur.

Elle se tient. Là. Habillée de bleu, d’or et de pourpre. Autour d’elle, un cercle diaphane, doré. Une zone où l’horloge et l’aiguille n’ont plus prise.

J’essaie de reproduire le mouvement, si mince soit il, de ses poignets. Les hanches suivent.
Un turban sur le crâne. Bleu foncé, un bleu assez mat, pas vraiment celui de la mer. Pas non plus celui de l’océan.

Elle a la peau brune. presque le brun de la glaise. Son corps sent la pierre, le granit gris et rose. Elle est comme le blason d’un monde trop gris.

Ça commence à tourner.

Imagine le poignet droit comme le poignet gauche, décrivant des cercles sur eux même. Les paumes venant regarder le ciel puis lui tourner le dos.

Comme si ces mains voulaient faire onduler les voûtes ciselées. Relever ce ciel de granit rose. Ses hanches aussi commencent la grande ronde. A droite puis à gauche, un bassin posé sur la mer, comme Argos, le bâteau d’Ulysse qui voguait vers les îles.

Peut être que les étoiles suivront.


 CHAPITRE 4 / OASIS CLUB

Soleil et dunes sur plaine de sable. Sirocco.
Il porte avec lui la sécheresse des os.

Les maîtresses des lieux ne sont pas lionnes à l’âme farouche mais tours immenses.
Les rayons du ciel s’amincissent et la blancheur se grise.

Un désert de gris et de rose.

De la sortie de la grotte aux pieds des deux tours, une distance difficilement mesurable.
Ces terres donnent à l’âme des élans inattendus, à l’œil la profondeur des dieux, au pied la légèreté du paon.

« C’est la aussi ce qui fait qu’en mer, les cimes des promontoires paraissent plus élevées, et que les dimensions de tous les objets augmentent quand souffle le vent du sud est. C’est encore ce qui se produit pour les objets qui paraissent à travers les brouillards; par exemple le soleil et les étoiles, quand ils se lèvent ou qu’ils se couchent, semblent plus grands que quand ils sont au milieu du ciel »

Meteorologica, Aristote

Les oasis souvent paraissent à distance de quelques mètres. Entamer la marche sans en mesurer le pas, et sans mesurer le champ qui résonne, c’est bien là la grande imprudence.
Au milieu des tours se dessine une surface mystérieuse. Une terre mouvante au milieu des sables.
Ici pourtant, toujours pas d’eau. Pas donc de sables aux périlleuses mouvances.
C’est comme si les derniers rayons, avant de toucher le sol, rentraient au contact d’une matière miroitante et par diffraction rendaient la terre aqueuse.

Un soleil, deux tours, un désert de sable gris et rose. Une terre d’eau sans liquide.

La marche fut longue. Elle n’avait pas démarré depuis trop longtemps. Le sol porte la marque de nos pas, chauds du souffle du sable. L’haleine n’est pas blanche mais commence à rougir du sang des tempes.

————————————————————————–Car quelque chose sourd entre ces deux tours.
La terre entre les deux colonnes tremble.
Les reflets se brouillent.
Enfin l’on aperçoit tout, l’œil s’ouvre dans le mirage.

Un tube de verre sépare les deux tours.

Ici on cherche le tremblement du sang et le poids du son.
Toute l’eau du monde est dans ce tube. Des poitrines nues se soulèvent sous la force des notes, le sein suinte comme le pectoral. On ne saurait mesurer leur nombre, maintenant la nuit tombée.

On se monte dessus, on soulève ses bras, on serre ses poings, on martèle le sol comme le coup des tempêtes, on serre les mâchoires pour goûter la salive, on secoue son crâne pour que le sud soit nord et que le nord soit sud, on tournoie comme dans le ventre des mères, on regarde l’horizon blanc et bleu, on ouvre grand sa bouche pour y faire rentrer le son, on écoute ses pores dilatés, on se touche pour garder le nord, on bouge pour trouver le sud, on transpire du sel et du lait, on entre dans un puits rempli d’eau, on parcourt enfin son reflet sous les vagues du son, on reconstitue le miroir, on le brandit.

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